Pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai pensé à maman. Il me semblait que je comprenais pourquoi à la fin
d'une vie, elle avait pris un "fiancé", pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s'éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si
près de la mort, maman devait s'y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n'avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si
cette grande colère m'avait purgé du mal, vidé d'espoir, devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles, je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l'éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j'ai senti que j'avais été heureux, et que je l'étais encore. Pour que tout soit
consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine.
L'étranger, Albert Camus.
Caligula
Tout a l'air si compliqué. Tout est si simple pourtant. Si
j'avais eu la lune, si l'amour suffisait, tout serait changé. Mais où étancher cette soif ? Quel coeur, quel Dieu aurait pour moi la profondeur d'un lac ? (S'agenouillant et pleurant.) Rien dans
ce monde, ni dans l'autre, qui soit à ma mesure. Je sais pourtant, et tu le sais aussi (il tend les mains vers le miroir en pleurant), qu'il suffirait que l'impossible soit. L'impossible ! Je
l'ai cherché aux limites du monde, aux confins de moi-même. [...] Je suis encore vivant !
Caligula, Albert Camus.
Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De
même, l'homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l'univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s'élèvent. Appels
inconscients et secrets, invitation de tous les visages, ils sont l'envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n'y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit. L'homme absurde
dit oui et son effort n'aura plus de cesse. S'il y a un destin personnel, il n'y a point de destinée supérieure ou du moins il n'en est qu'une dont il juge qu'elle est fatale et méprisable. Pour
le reste, il se sait le maître de ses jours. À cet instant subtil où l'homme se retourne sur sa vie, Sisyphe revenant vers son rocher, contemple cette suite d'actions sans lien qui devient son
destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l'origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que
la nuit n'a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.
Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure
qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat
minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d'homme. Il faut
imaginer Sisyphe heureux.
Le mythe de Sisyphe, Albert Camus
- Après tout... reprit le docteur, et il hésita encore, regardant Tarrou avec attention, c'est une chose qu'un homme comme
vous peut comprendre, n'est-ce pas, mais puisque l'ordre du monde est réglé par la mort, peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu'on ne croie pas en lui et qu'on lutte de toutes ses forces contre la
mort, sans lever les yeux vers le ciel où il se tait.
- Oui, approuva Tarrou, je peux comprendre. Mais vos victoires seront toujours provisoires, voilà tout.
Rieux parut s'assombrir.
- Toujours, je le sais. Ce n'est pas une raison pour cesser de
lutter.
- Non, ce n'est pas une raison. Mais j'imagine alors ce que doit être cette peste pour vous.
- Oui, dit Rieux. Une interminable défaite.
La peste, Albert Camus
Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De
plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible.
Mais je poursuivis ma route après une hésitation...
J'avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j'entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut
formidable dans le silence nocturne, d'un corps qui s'abat sur l'eau. Je m'arrêtais net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j'entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui
aussi le fleuve, puis s'éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. [...]
Croyez-moi, les religions se trompent dés l'instant qu'elle font de la morale et qu'elles fulminent des
commandements. Dieu n'est pas nécessaire pour créer la culpabilité, ni punir. Nos semblables y suffisent, aidés par nous-mêmes. Vous parliez du Jugement dernier. Permettez-moi d'en rire
respectueusement. Je l'attends de pied ferme : j'ai connu ce qu'il y a de pire, qui est le jugement des hommes. Pour eux, pas de circonstances
atténuantes, même la bonne intention est imputée à crime. Avez-vous au moins entendu parler de la cellule des crachats qu'un peuple imagina récemment pour prouver qu'il était le plus grand de la
terre ? Une boîte maçonnée où le prisonnier se tient debout, mais ne peut pas bouger. La solide porte qui le boucle dans sa coquille de ciment s'arrête à hauteur de menton. On ne voit donc que
son visage sur lequel chaque gardien qui passe crache abondamment. Le prisonnier, coincé dans la cellule, ne peut s'essuyer, bien qu'il lui soit permis, il est vrai, de fermer les yeux. Eh bien
ça, mon cher, c'est une invention d'hommes. Ils n'ont pas eu besoin de Dieu pour ce petit chef-d'oeuvre. [...]
Dans la solitude, la fatigue aidant, que voulez-vous, on se prend volontiers pour un prophète. Après
tout, c'est bien là ce que je suis, refugié dans un désert de pierres, de brumes, et d'eaux pourries, prophète vide pour temps médiocres, Élie sans messire, bourré de fièvre et d'alcool, le dos
collé à cette porte moisie, le doigt levé vers un ciel bas, couvrant d'imprécations des hommes sans loi qui ne peuvent supporter aucun jugement. Car ils ne peuvent le supporter, très cher, et
c'est toute la question. Celui qui adhère à une loi ne craint pas le jugement qui le replace dans un ordre auquel il croit. Mais le plus haut des tourments humains est d'être jugé sans loi. Nous
sommes pourtant dans ce tourment. Privés de leur frein naturel, les juges, déchaînés au hasard, mettent les bouchées doubles. Alors, n'est-ce pas, il faut bien essayer d'aller plus vite qu'eux.
Et c'est le grand branlebas. Les prophètes et les guérisseurs se multiplient, ils se dépêchent pour arriver avec une bonne loi, ou une organisation impeccable, avant que la terre ne soit déserte.
Heureusement, je suis la fin et le commencement, j'annonce la loi. Bref, je suis juge-pénitent. [...]
Prononcez vous-même les mots qui, depuis des années, n'ont cessé de retentir dans mes nuits, et que je
dirai enfin par votre bouche : "Ô jeune fille, jette-toi encore dans l'eau pour que j'aie une seconde fois la chance de nous sauvez tous les deux !" Une seconde fois, hein, quelle imprudence !
Supposez, cher maître, qu'on nous prenne au mot ? Il faudrait s'exécuter.
Brr...! l'eau est si froide ! Mais rassurons-nous ! Il est trop tard, maintenant,
il sera toujours trop tard. Heureusement !
La chute, Albert Camus.
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"J'ai toujours eu horreur de la condamnation à mort, et j'ai jugé qu'en tant qu'individu du moins, je ne
pouvais y participer, même par abstention [...]. Ce n'est pas pour [Brasillach] que je joins ma signature, ce n'est pas pour l'écrivain que je tiens pour rien, ce n'est pas pour l'individu que je
méprise de toutes mes forces"
Lettre à Marcel Aymé au sujet de la pétition contre la peine de mort de Brasillach.