Âme humaine


    « Quand je vais vers les gens, il me semble que je suis le plus vil de tous, et que tout le monde me prend pour un bouffon ; alors je me dis : "Faisons le bouffon, je ne crains par votre opinion, car vous êtes tous, jusqu'au dernier, plus vils que moi !" Voilà pourquoi je suis bouffon, par honte, éminent père, par honte. Ce n'est que par timidité que je fais le crâne. Car si j'étais sûr, en entrant, que tous m'accueillent comme un être sympathique et raisonnable, Dieu, que je serais bon ! »

Les frères Karamazov
, de Dostoïevski.

 
Mercredi 15 octobre 2008
   Voilà, on y est. Encore un article sur ce film. Vous devez en avoir marre de voir les critiques de ce film dans la presse et ailleurs ? Et ben pas moi ! J'ai envie d'en remettre une couche, et de vous signaler que ce film est gigantesque.



   Il y a tout d'abord la patte de Woody Allen. Certains réalisteurs passent inaperçu car ils n'ont aucune signature, aucun style. Ils sont ternes, fades, et sans vrai saveur. Notre Woody est tout le contraire, mesdames et messieurs ! Vous pouvez ne pas l'aimer (mais pas le haïr, c'est mal de haïr Woody), mais vous ne pouvez pas nier qu'il ne manque pas de style !

    En effet, il nous plonge dans un univers subtil où l'amour, la passion et la raison se côtoient et font malheureusement très bon ménage. À l'instar de Match Point, un personnage (cette fois féminin) est pris aux proies de l'envie, du désir inconditionnel. Car Vicky est assurément une femme sérieuse. Fiancée à un homme respectable, faisant de hautes études et ayant une vie rationnelle et droite, elle est aux antipode de Christina. Cette dernière est plus extravertie et vit au jour le jour, libertine de profession et aimante de coeur. Elle préférerait souffrir pour ressentir une seconde d'amour véritable qu'une vie de monotonie calme et indolore.

    Elles décident d'aller en Espagne, à Barcelone, et c'est là que ça devient intéressant ! Tout ce film tourne autour de leurs relations avec un homme séduisant, charismatique et qui plus est artiste, ainsi que sur sa propre relation tumultueuse avec son ex-fiancée, Maria Elena. Je ne vous révélerai pas l'histoire, le spoil étant une injure au film, ne permettant pas de l'apprécier pleinement.

   Car vous irez le voir, je vous le certifie !

   Pourquoi ?

   Parce que ce film est une bombe. Une petite merveille.

   L'amour y est ici véritable, passionnel, et vu d'une autre façon que d'habitude. Le réalisme est exagéré, mais bien présent. C'est ce qui est phénoménal chez Woody : il mélange ce qui ne peut pas l'être en temps normal, et le fait avec profondeur et intelligence.

   J'ai du mal à exprimer ce que je ressens sans tout vous dévoiler...

   Le mot de la fin (pas le mien ! Vous ne saurez pas ce que j'en pense, moi :-D ) serait celui-ci : tous nos actes ont des conséquences, et nous sommes impuissants face à l'incontrôlable désir qui surgît des fois au mauvais moment. Profiter de nos erreurs, ne pas regretter pour ne pas les renouvéler. Et surtout, vivre, sans conditions. Vivre intensément, voir au-delà de nos perceptions, au-delà des apparences, au-delà de ce que nous vivons et connaissons déjà. Mais ne pas vivre pour la passion. Savoir aussi retourner à la réalité. Retourner au calme, une fois l'orage passé, et savourer le délice de la vie sous une autre facette.
   Car ce n'est pas la passion qui est intéressante, et ce film le montre parfaitement : c'est la diversité.

   Ce film, vous l'avez deviné, c'est Vicky Christina Barcelona, de Woody Allen.




Photos prises sur allocine.fr
 

Par Anthony L. - Publié dans : Culture
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Dimanche 12 octobre 2008





   Sous des allures de crise mondiale, suscitée par une irrationalité des systèmes économiques et en particulier bancaires (j'y reviendrai d'ailleurs sûrement dans un prochain article), sous une peur de perdre du pouvoir d'achat, de ne pas avoir de crédit pour s'acheter la nouvelle voiture de nos rêves, la nouvelle maison de nos rêves, voici un film, Magique, qui paraît apporter ce dont on a peut-être oublié, et ce qui est réellement important : la simplicité et le rêve, unique, complet et véritable.

   J'admets ne pas avoir vu le film et ne ferai ni de critique, ni de résumé. J'admets me reposer uniquement sur une bande annonce, mais je vous promets d'aller le voir, et d'éditer l'article si la déception s'empare de moi, ou si je me rends compte que ma vision a été biaisée.

   Je suis allé au cinéma, hier soir, voir Vicky Christina Barcelona (sûrement un prochain article aussi, car j'ai beaucoup aimé) et c'est à ce moment que j'ai vu cette bande annonce. Je n'aime particulièrement pas les cirques (et encore moins les clowns...) car ils me mettent mal à l'aise. Je les trouve malsains, presque pernicieux. L'atmosphère y est pour moi étouffant.

   Dans cette bande annonce, rien de tel, vraiment. Tout y est beau, léger. La complicité est omniprésente et l'on s'évade rien qu'en regardant cet ensemble d'extraits de trois minutes à tout casser.

   Cela m'amène à m'interroger sur le bien fondé de nos peurs. À trop vouloir un bien être matériel, issu de la consommation, nous oublions ce qui est réellement important. Les relations humaines, la joie, le rire, la compassion, la générosité gratuite et inconditionnelle. Nous n'avons pas besoin de toutes ces choses qui nous font oublier le vrai bonheur, que la consommation pervertit.

   Le vrai bonheur - et je vais peut-être paraître bête en disant ça, mais réfléchissez, je ne dis pas n'importe quoi - est dans les choses simples de la vie. Dans un sourire, dans la tranquillité.

   C'est ce qu'apporte ce film, je pense, par dessus tout. Il apporte - et je me répète - de la simplicité. Ce que chante le garçonnet est magnifique, et m'a véritablement ému. Regardez aussi la façon quasi obsessionnelle avec laquelle il essaie de faire rire sa mère. Il ne lui achète pas le dernier tube du moment, mais lui montre un tour de magie. Simple, et vraiment touchant.  

   Bref, un petit article pour vous faire part d'une pensée qui s'affermit pour moi au fil du temps, et qui montre l'inutilité (modérée, cela va de soi, je ne veux pas faire un bon en arrière dans le temps !) croissante des nouveaux modes de consommations, et des dépenses excessives qui en résultent bien qu'elles restent importantes, je le conçois et le revendique même. Ce n'est pas leur existence que nous devons mettre en doute, c'est leur utilité, et la façon dont nous en faisons usage.  

   Je ne prône pas l'absence totale de consommation, mais le fait qu'elle n'est pas le bonheur, et qu'elle n'y participe que très partiellement.

   En temps de crise, voyez donc l'essentiel. Regardez autour de vous, et profitez de la vie. Sachez aussi que le bonheur ne vient pas à vous. C'est en riant qu'on le trouve. Ce film le montre, je pense, parfaitement et prouve donc également l'importance des relations humaines.

   Je ne me permettrais pas de vous le conseiller, puisque je ne l'ai pas vu, mais le thème abordé, déjà, me touche profondément. Je vous suggère donc d'essayer d'aller le voir, et pourquoi pas de me dire ce que vous en pensez, vous aussi ? :-)

Par Anthony L. - Publié dans : Culture
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Mercredi 2 juillet 2008



    Si la destinée humaine est mort et reconnaissance, beaucoup ne l'expérimentent que cette unique fois dans leur vie, alors que notre enfance se désagrège et, peu à peu, se détache de nous, alors que nous sommes abandonnés de tout ce qui nous était cher et que, tout à coup, nous sentons autour de nous la solitude glacée de l'univers. Et beaucoup demeurent pour toujours cramponnés à l'un de ces débris et, douloureusement, s'accrochent à un passé qui ne reviendra plus, au rêve du paradis perdu, le pire des rêves, le plus meurtrier.

<< Je ne voulais qu'essayer de vivre ce qui voulait spontanément surgir de moi. Pourquoi était-ce si difficile ? >>



Extrait de Demian, D'Hermann Hesse.
Dessin de Mademoiselle Florie. :-)


 
Par Anthony Leclerc - Publié dans : Culture
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Jeudi 26 juin 2008
    "L'Alchimiste prit en main un livre qu'avait apporté quelqu'un de la caravane. Le volume n'avait pas de couverture, mais il put cependant identifier l'auteur : Oscar Wilde. En feuilletant les pages, il tomba sur une histoire qui parlait de Narcisse.
    L'Alchimiste connaissait la légende de Narcisse, ce beau jeune homme qui allait tous les jours contempler sa propre beauté dans l'eau du lac. Il était si fasciné par son image qu'un jour il tomba dans le lac et s'y noya. À l'endroit où il était tombé, naquit une fleur qui fut appelée narcisse.
    Mais ce n'était pas de cette manière qu'Oscar Wilde terminait l'histoire.
    Il disait qu'à la mort de Narcisse les Oréades, divinités des bois, étaient venues au bord de ce lac d'eau douce et l'avaient trouvé transformé en urne de larmes amères.
    << Pourquoi pleures-tu ? demandèrent les Oréades.
    - Je pleure pour Narcisse, répondit le lac.
    - Voilà qui ne nous étonne guère, dirent-elles alors. Nous avions beau être toutes constamment à sa poursuite dans les bois, tu étais le seul à pouvoir contempler de près sa beauté.
    - Narcisse étaient donc beau ? demanda le lac.
    - Qui, mieux que toi, pouvait le savoir ? répliquèrent les Oréades, surprise. C'était bien sur les rives, tout de même, qu'il se penchait chaque jour ! >>
    Le lac resta un moment sans rien dire. Puis :
    << Je pleure pour Narcisse, mais je ne m'étais jamais aperçu que Narcisse était beau. Je pleure pour Narcisse parce que, chaque fois qu'il se penchait sur mes rives, je pouvais voir, au fond de ses yeux, le reflet de ma propre beauté. >>

    << Voilà une bien belle histoire >>, dit l'Alchimiste."



Photo, donc, d'Edouard Boubat :-)
 
Par Anthony Leclerc - Publié dans : Culture
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Lundi 19 mai 2008


J’aime beaucoup ce passage du film Deux jours à tuer. Le conducteur fuit sa famille et pète littéralement un câble. En chemin, il rencontre un auto-stoppeur. Ce dernier est surpris de voir une BMW s'arrêter... Au début septique (il ne comprend pas l'intérêt pour le type de le faire monter dans sa voiture), il se laisse toutefois aller et s'installe alors une belle complicité qui ne durera que le temps du voyage, mais que je trouve formidable. Simple.
J'aime cet état d'esprit. J'aime cette façon de faire. Tout pourrait être si simple. :-)
 
Par Anthony Leclerc - Publié dans : Culture
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Dimanche 18 mai 2008
Combien de temps...
Combien de temps encore
Des années, des jours, des heures, combien ?
Quand j'y pense, mon coeur bat si fort...
Mon pays c'est la vie.
Combien de temps...
Combien ?

Je l'aime tant, le temps qui reste...
Je veux rire, courir, pleurer, parler,
Et voir, et croire
Et boire, danser,
Crier, manger, nager, bondir, désobéir
J'ai pas fini, j'ai pas fini
Voler, chanter, parti, repartir
Souffrir, aimer
Je l'aime tant le temps qui reste

Je ne sais plus où je suis né, ni quand
Je sais qu'il n'y a pas longtemps...
Et que mon pays c'est la vie
Je sais aussi que mon père disait :
Le temps c'est comme ton pain...
Gardes-en pour demain...

J'ai encore du pain
Encore du temps, mais combien ?
Je veux jouer encore...
Je veux rire des montagnes de rires,
Je veux pleurer des torrents de larmes,
Je veux boire des bateaux entiers de vin
De Bordeaux et d'Italie
Et danser, crier, voler, nager dans tous les océans
J'ai pas fini, j'ai pas fini
Je veux chanter
Je veux parler jusqu'à la fin de ma voix...
Je l'aime tant le temps qui reste...

Combien de temps...
Combien de temps encore ?
Des années, des jours, des heures, combien ?
Je veux des histoires, des voyages...
J'ai tant de gens à voir, tant d'images..
Des enfants, des femmes, des grands hommes,
Des petits hommes, des marrants, des tristes,
Des très intelligents et des cons,
C'est drôle, les cons ça repose,
C'est comme le feuillage au milieu des roses...

Combien de temps...
Combien de temps encore ?
Des années, des jours, des heures, combien ?
Je m'en fous mon amour...
Quand l'orchestre s'arrêtera, je danserai encore...
Quand les avions ne voleront plus, je volerai tout seul...
Quand le temps s'arrêtera..
Je t'aimerai encore
Je ne sais pas où, je ne sais pas comment...
Mais je t'aimerai encore...
D'accord ?

Serge Reggiani, Le temps qui reste.




Peinture de Henry Moret.
Paroles prises sur le site
paroles.net
 
Par Anthony Leclerc - Publié dans : Culture
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Samedi 10 mai 2008
                     
                        ROXANE, sans quitter sa main.
                                                                
                                                                 À présent j'ose,
Car le passé m'encouragea de son parfum !
Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un.


                        CYRANO

Ah !...


                        ROXANE

            Qui ne le sait pas d'ailleurs.


                        CYRANO

                                                     Ah !...


                        ROXANE

                                                                Pas encore.


                        CYRANO

Ah !...


                        ROXANE

           Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore


                        CYRANO

Ah !...


                        ROXANE

          Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima
Timidement, de loin, sans oser le dire...


                        CYRANO

                                                           Ah !...


                        ROXANE

Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre. -
Mais moi j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.


                        CYRANO

Ah !...


                        ROXANE, achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir.

            Et figurez-vous, tenez, que, justement
Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !


                        CYRANO

Ah !...


                        ROXANE, riant.

            Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !


                        CYRANO

Ah !...


                        ROXANE

            Il a sur son front de l'esprit, du génie,
Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau...


                        CYRANO, levant tout pâle.

                                                            Beau !


                        ROXANE

Quoi ? Qu'avez-vous ?


                        CYRANO

                                          Moi, rien... C'est... c'est..

Il montre sa main, avec un sourire.

                                                                    C'est ce bobo.

 


Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.
Acte II, scène 6.



 


Image : Nocturne, de Whistler

 Et pour répondre à mademoiselle : "Merci à Florie pour me l'avoir signalé parce qu'elle est trop forte en peinture !"

Voilà ^^

 
Par Iconoclaste - Publié dans : Culture
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Dimanche 4 mai 2008
    Pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai pensé à maman. Il me semblait que je comprenais pourquoi à la fin d'une vie, elle avait pris un "fiancé", pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s'éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s'y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n'avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m'avait purgé du mal, vidé d'espoir, devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles, je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l'éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j'ai senti que j'avais été heureux, et que je l'étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine.

L'étranger, Albert Camus.


Caligula
   Tout a l'air si compliqué. Tout est si simple pourtant. Si j'avais eu la lune, si l'amour suffisait, tout serait changé. Mais où étancher cette soif ? Quel coeur, quel Dieu aurait pour moi la profondeur d'un lac ? (S'agenouillant et pleurant.) Rien dans ce monde, ni dans l'autre, qui soit à ma mesure. Je sais pourtant, et tu le sais aussi (il tend les mains vers le miroir en pleurant), qu'il suffirait que l'impossible soit. L'impossible ! Je l'ai cherché aux limites du monde, aux confins de moi-même. [...] Je suis encore vivant !

Caligula, Albert Camus.



    Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l'homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l'univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s'élèvent. Appels inconscients et secrets, invitation de tous les visages, ils sont l'envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n'y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit. L'homme absurde dit oui et son effort n'aura plus de cesse. S'il y a un destin personnel, il n'y a point de destinée supérieure ou du moins il n'en est qu'une dont il juge qu'elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. À cet instant subtil où l'homme se retourne sur sa vie, Sisyphe revenant vers son rocher, contemple cette suite d'actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l'origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n'a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.
Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Le mythe de Sisyphe, Albert Camus


- Après tout... reprit le docteur, et il hésita encore, regardant Tarrou avec attention, c'est une chose qu'un homme comme vous peut comprendre, n'est-ce pas, mais puisque l'ordre du monde est réglé par la mort, peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu'on ne croie pas en lui et qu'on lutte de toutes ses forces contre la mort, sans lever les yeux vers le ciel où il se tait.
- Oui, approuva Tarrou, je peux comprendre. Mais vos victoires seront toujours provisoires, voilà tout.
Rieux parut s'assombrir.
- Toujours, je le sais. Ce n'est pas une raison pour cesser de lutter.
- Non, ce n'est pas une raison. Mais j'imagine alors ce que doit être cette peste pour vous.
- Oui, dit Rieux. Une interminable défaite.

La peste, Albert Camus



    Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route après une hésitation...
J'avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j'entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d'un corps qui s'abat sur l'eau. Je m'arrêtais net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j'entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s'éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. [...]

    Croyez-moi, les religions se trompent dés l'instant qu'elle font de la morale et qu'elles fulminent des commandements. Dieu n'est pas nécessaire pour créer la culpabilité, ni punir. Nos semblables y suffisent, aidés par nous-mêmes. Vous parliez du Jugement dernier. Permettez-moi d'en rire respectueusement. Je l'attends de pied ferme : j'ai connu ce qu'il y a de pire, qui est le jugement des hommes. Pour eux, pas de circonstances atténuantes, même la bonne intention est imputée à crime. Avez-vous au moins entendu parler de la cellule des crachats qu'un peuple imagina récemment pour prouver qu'il était le plus grand de la terre ? Une boîte maçonnée où le prisonnier se tient debout, mais ne peut pas bouger. La solide porte qui le boucle dans sa coquille de ciment s'arrête à hauteur de menton. On ne voit donc que son visage sur lequel chaque gardien qui passe crache abondamment. Le prisonnier, coincé dans la cellule, ne peut s'essuyer, bien qu'il lui soit permis, il est vrai, de fermer les yeux. Eh bien ça, mon cher, c'est une invention d'hommes. Ils n'ont pas eu besoin de Dieu pour ce petit chef-d'oeuvre. [...]

    Dans la solitude, la fatigue aidant, que voulez-vous, on se prend volontiers pour un prophète. Après tout, c'est bien là ce que je suis, refugié dans un désert de pierres, de brumes, et d'eaux pourries, prophète vide pour temps médiocres, Élie sans messire, bourré de fièvre et d'alcool, le dos collé à cette porte moisie, le doigt levé vers un ciel bas, couvrant d'imprécations des hommes sans loi qui ne peuvent supporter aucun jugement. Car ils ne peuvent le supporter, très cher, et c'est toute la question. Celui qui adhère à une loi ne craint pas le jugement qui le replace dans un ordre auquel il croit. Mais le plus haut des tourments humains est d'être jugé sans loi. Nous sommes pourtant dans ce tourment. Privés de leur frein naturel, les juges, déchaînés au hasard, mettent les bouchées doubles. Alors, n'est-ce pas, il faut bien essayer d'aller plus vite qu'eux. Et c'est le grand branlebas. Les prophètes et les guérisseurs se multiplient, ils se dépêchent pour arriver avec une bonne loi, ou une organisation impeccable, avant que la terre ne soit déserte. Heureusement, je suis la fin et le commencement, j'annonce la loi. Bref, je suis juge-pénitent. [...]

    Prononcez vous-même les mots qui, depuis des années, n'ont cessé de retentir dans mes nuits, et que je dirai enfin par votre bouche : "Ô jeune fille, jette-toi encore dans l'eau pour que j'aie une seconde fois la chance de nous sauvez tous les deux !" Une seconde fois, hein, quelle imprudence ! Supposez, cher maître, qu'on nous prenne au mot ? Il faudrait s'exécuter.
Brr...! l'eau est si froide ! Mais rassurons-nous ! Il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement !

La chute, Albert Camus.

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   "J'ai toujours eu horreur de la condamnation à mort, et j'ai jugé qu'en tant qu'individu du moins, je ne pouvais y participer, même par abstention [...]. Ce n'est pas pour [Brasillach] que je joins ma signature, ce n'est pas pour l'écrivain que je tiens pour rien, ce n'est pas pour l'individu que je méprise de toutes mes forces"

Lettre à Marcel Aymé au sujet de la pétition contre la peine de mort de Brasillach.
 
 
Par Anthony Leclerc - Publié dans : Culture
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Vendredi 2 mai 2008
   "Et allez donc les manivelles ! À quoi bon regarder derrière soi..."

[...]

   "Mon Dieu, comme l'humilité nous vient avec l'amour !... Père Roquault, père Roquault, ne faites pas cette tête-là. Ne reniflez pas, stupidement. Écrivez, vieux scribe à douze doigts. Écrivez. Dites-leur encore... Non. Appelez Mathilde. Appelez Rénégault... J'étouffe, j'étouffe."
(Récit de Constance)


   "Je crus (et ce n'est, après tout, pas impossible) qu'elle réclamait l'enfant. Empoignant Claude par le col, je le mis sur ses pieds, puis je le lâchai, le laissant faire seul, vers le lit, les deux ou trois pas dont il était capable. Il oscilla, implorant son soutien habituel, se cramponnant à ces yeux qui se ternissaient, qui s'éloignaient comme un feu dans le brouillard. Il fit un pas, puis un second, avec difficulté. Il semblait perdre toute assurance. Il battit l'air de ses mains, il flageola... Et je compris que Constance était morte, quand l'enfant tomba sur les genoux"
(Récit du père Roquault)

Lève-toi et marche, Hervé Bazin.


Image : La main de Dieu, de Rodin.
 
Par Anthony Leclerc - Publié dans : Culture
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Samedi 26 avril 2008
... à celle avec qui j'ai monté l'Everest. :-)




   "Qu'est ce qui vous surprend le plus dans l'Humanité ?"

Il répondit :

   "Les hommes qui perdent la santé pour gagner de l'argent et qui, après, dépensent cet argent pour récupérer la santé. À penser trop anxieusement au futur, ils en oublient le présent, à tel point qu'ils finissent par ne plus vivre ni au présent ni au futur. Ils vivent comme s'ils n'allaient jamais mourir et meurent comme s'ils n'avaient jamais vécu..."

Tenzin Gyatso.


Image : "Falling Star" de Pruszkowski.
 
Par Anthony Leclerc - Publié dans : Culture
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Présentation

Extraits

- Ma colombe ! - et que ces mots avaient donc besoin de t'être rendus ! - Rien ne vaut d'être tenté que le goût de tes lèvres ne pourrait accomplir, et l'on peut peut-être vivre loin d'elles, mais à la manière d'un exil... (Les Clowns Lyriques, de Romain Gary).

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