Âme humaine


    « Quand je vais vers les gens, il me semble que je suis le plus vil de tous, et que tout le monde me prend pour un bouffon ; alors je me dis : "Faisons le bouffon, je ne crains par votre opinion, car vous êtes tous, jusqu'au dernier, plus vils que moi !" Voilà pourquoi je suis bouffon, par honte, éminent père, par honte. Ce n'est que par timidité que je fais le crâne. Car si j'étais sûr, en entrant, que tous m'accueillent comme un être sympathique et raisonnable, Dieu, que je serais bon ! »

Les frères Karamazov
, de Dostoïevski.

 
Samedi 28 février 2009
   Imaginez un homme laid. Non, malheureux ! un homme vraiment laid. Voilà, on va dire que c'est bon. Très laid. Horriblement laid. Merveilleusement laid. Ce qui l'amuse, c'est regarder la façon dont la population lambda le dévisage dans la rue. On essaie de ne pas le regarder, après l'avoir pourtant remarqué ; on le dévisage avec horreur, sinon avec surprise. Quand un enfant pose une question sur son aspect hétéroclite, le parent lui demande, mal à l'aise, de se taire.
    Imaginez un homme qui n'a vécu et connu que cela. Les rares personnes daignant lui donner un peu de leurs temps gardent ce regard qu'il subit, même s'il ne veut l'admettre. Il le subit, car, de façon contradictoire qui se présente comme une conséquence - et comme Quasimodo - il agit comme eux avec une certaine exacerbation et une puissance extremiste : il tombe en extase devant la splendeur d'une jeune femme. Il n'y a bien sûr pas que ça : cette jeune femme le traite en égal, et voit en lui un être à part ; intéressant. Elle ne nie pas sa laideur, elle l'accepte. Mais ce qui compte, c'est sa beauté. Jamais il n'a vu auparavant un être si beau, souriant et attirant. Elle est si belle, mais c'est peut-être avant tout parce qu'elle le regarde - et c'est nouveau pour lui - avec des yeux normaux, qui n'ont pas ce dégoût, cette horrible gêne qui l'ont poussé à détester l'être humain, au profit de la beauté suprême, qu'il croyait inincarnable mais qu'elle représente.
    Imaginez que cet homme, au final, quand il agira en être humain à son tour - ayant confiance en elle -, et lui révélera ses possibles faiblesses, imaginez qu'elle se détourne de lui. Imaginez que la seule personne qu'il estimait lui tourne enfin le dos, quand il eut démystifié ce qui faisait son unique qualité. Que cette personne, se sentant en position de force, agisse en dictateur et en tyran. Pire, en sadique.

    Imaginez un seul instant ce qu'il serait capable de faire.

    Vous ne l'imaginez pas ?

    Lisez donc Attentats, d'Amélie Nothomb.
 
Par Anthony L. - Publié dans : Culture
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Extraits

- Ma colombe ! - et que ces mots avaient donc besoin de t'être rendus ! - Rien ne vaut d'être tenté que le goût de tes lèvres ne pourrait accomplir, et l'on peut peut-être vivre loin d'elles, mais à la manière d'un exil... (Les Clowns Lyriques, de Romain Gary).

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