Sans titre.

Publié le par Anthony L.

    Il marchait. Il marchait vers l’inconnu. Pour oublier ? Pour se souvenir ? Il ne savait pas vraiment. Il ignorait même si la destination était l’inconnu, cet étrange concept, différent pour chaque être, mais semblable à tous. Non, il marchait, il ne faisait que cela. Il ne fuyait rien, il n’approchait d’aucun but. Ce qu’il venait de vivre lui enlevait ce poids, cette chaîne. Il marchait en homme libre. Libre de toute contrainte, libre de toute espérance, peine, joie. Néanmoins, le prix à payer avait été terrible, à la mesure et à la démesure de ce qu’il vivait aujourd’hui.
    Vivre. Par quel critère peut-on affirmer que telle personne est en vie ? Est-ce l’apparence physique, cette illusion qui permet à tout être de se reconnaître parmi les siens ? Est-ce l’intellect, tous ces attraits moraux et abstraits que l’on ne peut vraiment qualifier, mais qui sont malgré tout reconnaissables ? Est-ce, donc, la culture et autres “je sais donc je suis” ? La fierté, le sens du devoir, le respect ? Ne serait-ce pas, finalement, uniquement ce coeur qui bat ?
    Vivre. Ce sentiment aux antipodes de ce qu’il ressent, mais qui procure la même sensation de liberté. Se sentir vivant. Essayer de donner une définition de la vie est peut-être vain. Tout reposerait peut-être sur l’acquisition de cette appartenance. La certitude que la vie est en nous, qu’elle respire au plus profond de notre être.
    Si l’on part d’un de ces principes, il peut se considérer comme un homme mort. Son coeur bat, mais il est un automate perdu au milieu de tant d’organes, inertes et inutiles. Une pompe, une simple pompe. Tout le reste est vain. Il ne se sent plus vivre, ne réfléchit plus, ne possède plus la moindre once de fierté, plus rien. Un ermite. Rien.
    Son apparence suit la même logique. De taille moyenne, on ne le verraitt pas dans la foule qu’il évite, d’ailleurs. Des cheveux bruns, des yeux noirs de jais qui trahissent une beauté froide, sans équivoque. Oui, il a déjà pu être qualifié d’homme séduisant, malgré sa carrure fine. Néanmoins, son allure se corrèle à son âme et à sa santé intérieure. Ancien esthète d’un monde qu’il aimait, rempli de personnes qu’il respectait, malgré tout. Ancien optimiste convaincu, sûr d’une chose : quoiqu’il qu’il arrive, tout finit toujours par s’arranger.

    Cette phrase, il se l’était répétée des dizaines de milliers de fois, comme pour s’en convaincre. Cette phrase faisait partie de lui, s’était incrustée à force d’être invitée. Elle l’habitait. Du moins, elle l’a habité, un temps, car aujourd’hui, en ce jour de printemps, rien ne l’habite plus. Marchant à travers cette nature abondante - seul paysage qu’il tolère dorénavant - il se sait plus vivant que jamais. Ôtant toute pensée, toute joie comme toute peine ; il vit simplement, au jour le jour. Certains diront qu’il a perdu tout ce qui faisait de lui un humain... d’autres, moins nombreux, penseront qu’il a réalisé ce que peu d’hommes ont réussi : la totale abnégation de lui-même, la paix intérieure poussée à son paroxysme.
    En l’observant, on pouvait penser ceci : qu’il ne réfléchissait même plus, et dans un sens, c’était le cas. Il ressentait d’avantage, ouvrant les yeux sur la beauté du monde, sur les vagues de lumière que propose chaque jour - spectacle gratuit - ce soleil réchauffant avec une douceur réconfortante, implorant le pardon d’une absence qui dura le temps d’une saison, réveillant tout ce que permit une beauté froide, glaciale et implacable et qui devenait, petit à petit, l’apanage d’un printemps magique, saison parfaite où tout est tempéré, ni trop ni trop peu, nuancé à l’extrême, intimidant tout être normalement constitué.
    C’est cela qui fut à l’origine de son départ : la décadence d’un monde où tout fuit, où tout nous échappe. Une civilisation faite de consommation, dont l’essence constelle de ce qui nous use. Un monde si compliqué, si confus, où l’être intelligent est le plus respecté, aux dépends de l’homme sage, de l’homme posé, de l’homme émerveillé.

    Un besoin constant de prendre le large s’était affermi au fur et à mesure de son dégoût de ce qui fait l’homme - et non pas de l’homme en lui-même.

    Néanmoins, au cours de cette fuite, la solitude prit le pas sur la souffrance qu’il avait due subir pour arriver à cet état. Il se sut homme parmi les hommes et rejoignit son destin. Il comprit que la naissance avait cette horrible force qu’elle nous privait à jamais de ce qu’elle ne nous donnait pas.

    Il comprit que ce qu’il avait vécu ne pouvait s’estomper, que cette éducation avait fait de lui l’homme qui l’habitait en ce moment, et qui l’habitera à jamais.

    Il comprit cependant, à travers cette fuite à destination de lui-même qu’on pouvait toujours faire quelque chose de ce qu’on a fait de nous, et que nos choix étaient plus importants et plus réels que n’importe quel autre concept.

    “Je te hais” avaient été ses derniers mots.

    “Je t’aime” furent ses premiers, quand il revînt parmi les siens.



Peinture de Joaquin Sorolla.
 

Publié dans Perso

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L
<br /> Le printemps, c'est peut-être bien la chose qui m'a le plus manqué l'année dernière, et qui me manquera encore cette année.<br /> Ici les arbres ne perdent jamais toutes leurs feuilles, il n'y a pas vraiment d'hiver et donc pas de printemps, c'est ... monotone. J'ai rien à redire au fait d'avoir tout le temps chaud, mais il<br /> manque la renaissance, les signes fragiles.<br /> <br /> Et je suis contente de lire un autre défenseur des choix.<br /> <br /> En fait, je viens vous proposer de céder mes attentes d'autres commentaires pour Voda contre un mail. (Une âme généreuse se résoudrait peut-être à offrir les deux, du coup).<br /> Et merci, merci, pour le premier commentaire.<br /> <br /> Luciole<br /> <br /> <br />
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